08/08/2011

2.3 Collaborateurs wallons de Vichy: aux origines de Wallonie Libre, du Rassemblement Wallon, du RWF

Hasquin Hervé, Les séparatistes wallons et le gouvernement de Vichy (1940-1943), Une histoire d‘Omerta, Classe des Lettres Académie Royale de Belgique, 2004

 

 

(p.11) Il se chuchote bien que certains wallons réfugiés en France auraient entretenu des contacts avec le régime de Vichy pendant la guerre; des bruits convergents rapportent même que quelques personnalités liégeoises auraient aidé à 1'« épuration " de dossiers personnels dans les archives du Fonds d'Histoire du Mouvement wallon dans les années cinquante, mais on en reste au stade des rumeurs. En 1984, le livre de M.F Gihousse ouvre des pistes prudentes, ponctuées de nombreux points d'interrogation faute de documents décisifs : dix ans plus tard, F Balace et A. Colignon, se fondant sur des dénonciations publiées dans le journal

collaborationniste Cassandre sont nettement plus incisifs .

Aujourd'hui, globalement, deux thèses sont pour l'essentiel en présence. Selon, Ph. Destatte :

« L'attitude de ces exilés est clairement anti-allemande et opposée à la politique collaborationniste française. Ils sont dénoncés depuis la Belgique par les journaux à la solde de l' occupant. Ces contacts ne semblaient pas se poursuivre au-delà de la mort de Georges Truffaut en avril 1942, ni de l'occupation de la zone libre, fin novembre 1942 ».

(p.12) En revanche, Ch. Kesteloot, se fondant sur des rapports de certains protagonistes conclut plus radicalement :

« (...) 1940 et 1941 ont été des périodes de flottement, d'échafaudage de plans divers s'inspirant de thèses proches de l'Ordre nouveau. (...) le rattachement de la Wallonie à la France est une revendication qui leur tient tellement à coeur qu'ils sont prêts à négocier avec un gouvernement dont on peut à tout le moins contester la légitimité ».

Il nous est possible aujourd'hui de trancher le débat. Nous avons eu la bonne fortune d'entrer en possession d'archives encore non exploitées et composées de quelques centaines de lettres, de coupures de presse, de journaux clandestins, de projets d'articles destinés à la presse clandestine wallonne mais qui n'y paraîtront pas . La confrontation de ces éléments avec les

archives de Vichy conservées au Quai d'Orsay permet d'apporter une réponse définitive. Il n'y a eu de la part des personnes incriminées et réfugiées en France aucune opposition à la politique de collaboration du gouvernement de Pétain ; les contacts, les relations suivies qu'elles ont entretenus avec Vichy se sont poursuivis jusqu' à la fin de l'été 1943, avec un seul but : convaincre les autorités françaises du moment du bien-fondé du rattachement de la Wallonie à la France.

 

(p.21) La capitulation belge intervient le 28 mai. Ce jour-là, le président du Conseil, Paul Reynaud, se déchaîne contre le Roi des Belges. L'enchaînement des circonstances libère les énergies et les colères. Ce 28 mai 1940, un abbé, aux sentiments wallons bien connus, mais dont la trace s'est perdue en France dans les années trente, refait surface. L'abbé Englebert, « belge wallon, habitant la France, depuis longtemps désireux d'être naturalisé ", se présente comme un « informateur avisé qui dès 1939 faisait prévoir les événements actuels » ; il se propose de prendre la parole à la T.S.F « pour dire qu'il y a une Belgique française qui ne

trahit pas comme la Belgique germanique ». Le lendemain, c' est un chanoine belge du nom de Bonjean qui télégraphie de Tunisie : « Douloureusement atteint. Trahison. Me mets à votre disposition pour aller soutenir moral et organiser résistance émigrés belges ». C' est anecdotique, voire folklorique, mais traduit assez bien l'ampleur du choc émotionnel subi par quelques wallons francophiles.

 

(Achille Englebert, dit Omer (Ollomont-Nadrin l 893 - Jérusalem 1991) avait été, dans les années vingt, un membre actif de l' Assemblée wallonne; il fut l'un des fondateurs de La Terre wallonne, Écrivain prolifique, il séjourna en France jusqu'au début des années cinquante, avant d'aller aux États-Unis, au Mexique, au pérou, en Argentine; il se fixa à partir de 1960 au Carmel du Pater à Jérusalem (E.M.W, t. I).

 

(p.24) Les Allemands avancent; le 16 juin, Reynaud est remplacé par pétain. Bref, le projet grandiose n'est plus que chimères; Thone a lui-même quitté Paris et en passant par Vichy est arrivé à Albi , où il retrouve ses beaux-parents, mais où les Belges sont interdits de résidence. Confronté aux difficultés qui sont celles de tous ses compatriotes après la reddition de l' armée et le discours de Reynaud, il doit bien en convenir . les attestations dont il est porteur pèsent peu car « on a tendance à mettre, depuis la trahison du Roi, tous les Belges dans le même panier, sans tenir compte des éléments francophiles qui ont tout

 

(Jacques Mahieu (dit Jules) (Wasmes 1897 - La Brigue (France) 1968). Curé à Roux ( 1926), actif dans les associations wallonnes du pays de Charleroi, il participe à plusieurs publications sous des pseudonymes. Bien que sanctionné par son évêque. il s'implique davantage. devient en 1936 le directeur de La Wallonie nouvelle et fonde en 1939 le Parti wallon indépendant qui essuie un échec retentissant aux élections. Sa volonté de créer un parti politique l'a brouillé avec les responsables de la Concentration wallonne ; il part en France ; dès avant cet épisode, l'évêque de Tournai l'avait réputé démissionnaire, privé de son traitement, puis l' avait frappé d'interdiction d' encore porter la soutane dans le diocèse (H. HASQUIN, L'abbé Mahieu, fondateur du Parti wallon indépendant ( 1939 ), dans Recueil d'Études d'histoire hainuyère offertes à M. A. Arnould, Analectes d'histoire du Hainaut, t. II, 1983, pp. 119-131 ;

E.M.W, t. II).

 

(p.25) risqué pour la cause commune}}. Cette lettre adressée à un ministre - Intérieur ? Réfugiés ? -, il la signe, non plus en qualité de Président des Amitiés françaises, non pas en qualité de délégué aux questions des réfugiés belges, mais, et c'est un geste d'affirmation, une façon de s'identifier clairement car c'est un gage d'avenir vu les circonstances, en qualité de Président de la Ligue d' Action wallonne. Hasard de l'Histoire, cette lettre est datée du 18 juin ! Le préfet du Tarn donnera les instructions en conséquence le 24.

Mais autre hasard de l'Histoire. Ce même 18 juin, l' abbé Mahieu qui caresse aussi l' ambition d' être le porte-parole de la Wallonie, écrit à pétain, nouveau président du Conseil « au nom

du peuple wallon », comme il se plaît à le rappeler le 20 juillet 1940 à ce même pétain, devenu depuis quelques jours « Chef de l'État français ».

À Montpellier, Mahieu ne perd pas de temps. Il a été rejoint par son ami de Charleroi, l' avocat Carlier. Ils s' activent et frappent à la porte du 2e Bureau de l'Etat-Major de la 16e Région. Dans une note datée de Montpellier, le 12 juillet 1940, le général de corps d' Armée de la Laurencie fait rapport au ministre de la guerre. L'abbé Mahieu et Carlier sont présentés comme « Chefs du Mouvement autonomiste wallon ». Après s' être livré à un historique du problème wallon, du « mouvement autonomiste" et de son organe La Wallonie nouvelle qui se tire à 7.000 exemplaires, ils évoquent les « services rendus à la France ». Ils font état de contacts établis entre eux et le Chef du 2e Bureau dès 1937 . mis en relation avec le colonel Mermet, ils le rencontreront même en moyenne deux fois par semaine de décembre 1939 à juin 1940; pendant cette dernière période, ils fournirent aussi à la demande du 2e Bureau, « des travaux » au Ministère de l'Information. Bref, Mahieu et Carlier souhaitent

travailler à nouveau pour la France. La note ajoute :

 

(Arille Carlier (Monceau-sur-Sambre 1887 - Charleroi 1963). D'abord compagnon de route de Destrée, il apporte son soutien aux entreprises de l'abbé Mahieu à partir de 1934-35 et dirige même La Wallonie nouvelle. Il ne restera pas en France. De retour en Belgique en 1940, il fit de la résistance active et fut emprisonné d'août 194l à août 1943. Après la guerre, il fut directeur du journal Wallonie libre (1947-59) (E.M.W, t. I; cf aussi A. BOLOONE-LEMAIRE, Arille Carlier ou la conscience wallonne, Charleroi, Institut J. Destrée, 1969, p. 44).

 

(p.26) « Ils estiment que la Belgique n'est plus un État possible. La Wallonie doit être rattachée à la France soit purement et simplement, soit avec un statut spécial. Par Wallonie, ils entendent tout ce qui est au sud de la ligne : Lille-Aix-la-Chapelle.Ils supplient que les  Wallons ne soient pas oubliés dans le traité de Paix ».

À l'occasion de cette rencontre, Mahieu dépose un premier mémoire intitulé Réunion de la Wallonie à la France, celui-là même qu'il fera parvenir également à pétain le 20 juillet 1940 .

En résumé, Mahieu propose le rattachement de la Wallonie à  la France et celui de la Flandre à la Hollande pour constituer des « Pays-Bas " agrandis dont la Couronne serait confiée soit

aux Orange-Nassau, soit aux Saxe-Cobourg. L' Angleterre, qui a des relations avec les partisans de la « Grande Néerlande » n'y verrait pas d'inconvénient; l' Allemagne et ses pangermanistes verraient sans doute d'un bon oeil l'incorporation de la Hollande et de la Flandre dans le Reich d'autant qu'un thème est redevenu familier aux Allemands, celui d'une Belgique « État artificiel ». Les avantages pour la France sont multiples : l'accroissement territorial est confortable, consolide la frontière Nord-Est et donne à Paris une position plus centrale, accroissement démographique et donc amélioration de la force militaire, d' autant

plus intéressant que ces Wallons sont de culture française et pas une « masse hétéroclite d'immigrés venus de partout". apport industriel alors que la France trouverait de nouveaux débouchés pour ses produits agricoles. L'élément le plus surprenant du Mémoire, qui aux yeux de Mahieu est sans doute un argument fort, mais q ui témoigne aussi de sa candeur et de son incapacité à appréhender correctement la politique française, consiste à faire apparaître l'annexion de la Wallonie comme une compen-

 

(Mahieu n'hésite pas à écrire « Les chefs du Mouvement wallon sont en France, groupés autour de moi » ., il espère que le maréchal et son gouvernement entendront « notre appel et nos offres de service ", il fait bien sûr part de ses nombreux états de service depuis 1935 avec le Ministère de la Guerre, l'État Major général de l'Armée (1936), le 2E Bureau, les Ministères des Affaires étrangères (depuis 1935), de l'Information (depuis 1939), avec le cabinet Reynaud dès que fut annoncée la capitulation belge, sans compter ses nombreux contacts personnels avec des personnalités politiques et du monde culturel dont des représentants éminents de la presse française de la droite extrême, Maurras (Action française), Émile Buré (L'Ordre) (Archives Quai d'Orsay série Z - Vichy - Europe n° 165).

 

(p.27) sation de la perte probable de l' Alsace Lorraine et de quelques colonies. La Belgique disparue, pourquoi ne pas abandonner le Congo à l' Allemagne ? De toute façon, les colonies ne sont jamais qu'un " bien précaire}} et sont appelées à s'émanciper. En revanche, pourquoi ne pas s'inspirer de la théorie des nationalités chère à l' Allemagne et ne pas revendiquer pour la France, outre la Wallonie, la Suisse romande et la vallée d' Aoste ? " Nous, Wallons, Français de l' extérieur, nous pensons que la France ne doit pas hésiter entre son unité continentale et l' abandon de l'une ou l' autre colonie, plus ou moins indéfendable ». En conclusion, tout est possible pour les Wallons à la condition que la France se montre moins timorée que par le passé. Il faut se resituer à l' époque; la victoire du Reich est à ce point écra-

sante que pour le francophile Mahieu, l'alternative est simple : ou la Wallonie est rattachée à la France, ou « la Belgique de 1939 est maintenue » et les Wallons « devront vivre dans un État vassal du Reich » (annexe 2).

 

(p.40) Pierre Clajot, né à Liège en 1896, admirateur de Truffaut, travailla « pour le copted ‘u service français’ à partir de 1939 « le long de la frontière belgo-allemande (de la Calamine à St. Vith) » (Archives Quai d’Orsay – série Z – Vichy – Europe – n° 179 – rapport du 18 novembre 1940 et annexes).

 

(p.53) Ceci nous ramène à une autre facette des activités de Thone pendant la « drôle de guerre » : sa complicité avec les Services de renseignement français de l' Armée de Terre ; c'est d'ailleurs dans un appartement, propriété de Thone, que logea le capitaine Bernier,

attaché au SR de Lille, lorsqu'il prit la direction de l' antenne de Liège camouflée au Consulat général en septembre 1939. En fait, Thone, à partir du printemps 1941, ambitionna de

développer une filière de renseignements politiques, complémentaire à la filière militaire qui s' était reconstituée progressivement à l'initiative du colonel Louis Rivet, chef du SR Terre. Il arriva à ses fins dès l' été. Bref, transmission de rapports, de journaux et de coupures de presse en provenance de la Belgique occupée, fourniture de renseignements politiques « pointus ", c'est déjà tout cela l' action de Thone en relation avec le régime de Vichy pendant le premier semestre de 1941.

 

(p.58) /Le colonel français Louis Rivet / exerce tout aussi clandestinement des activités de contre-espionnage à l' encontre des pays de l' Axe. Avant la guerre, Rivet disposait d' agents recruteurs belges. Il en réembauche certains. Ainsi, dès que l'invasion de mai 1940 déferle sur la Belgique, l'un deux, Laurent Auguste Thibout, francophile notoire - il était président à Liège du Comité Belgique-France et fréquentait donc Sarrien et Thone - file s'installer à Vichy. il y présidait depuis 1923 l' Amicale Franco-Belge ! Il y retrouvera l'un des adjoints de

Rivet, le capitaine Leman, alias « Lemonnier » qui avait travaillé pour SR à Verviers en 1939.

Le « réseau Thibout-Leman » s'adjoindra au printemps 194l les services de Régibeau, alias « Arthur ", qui lui-même recrutera à Liège et dans les environs des agents dont plusieurs

avaient été des sympathisants de la Ligue d'Action wallonne.

 

(p.92) À notre connaissance, aucun article envoyé par Thone ne paraîtra dans les feuilles clandestines. En soi, c' est déjà une réponse, En fait, le message envoyé à Thone par une frange de la résistance wallonne fut plus subtil. L'organe de la section liégeoise du mouvement « Wallonie libre}}, Sambre et Meuse dirigé de juillet 1941 à juillet 1942 par Fernand Schreurs et Victor Van Michel publia deux articles au titre identique ou quasi identique à la littérature reçue, mais au contenu radicalement différent. L'un était intitulé La France et Nous, l' autre France. éternelle.

La France et Nous exprime un avis nuancé. « La Cité ardente » qui s'est toujours sentie « trop française » a ressenti la violente secousse qui a « ébranlé » la France. Certains ont pris

le parti de Pétain, d' autres ont choisi « la France libre et son chef ".

(p.93) « Disons immédiatement que Sambre et Meuse entend n'être d'aucun parti et reste fidèle à la France et rien de plus.

Il ne nous appartient pas de juger le gouvernement Pétain. La guerre n'est pas finie et aussi longtemps que la situation actuelle se maintient, il est prématuré de cataloguer en bloc le gouvernement de Vichy parmi les collaborateurs ou les gaullistes. Chaque chose viendra à son heure ».

(…) Cet épisode de pénétration avortée de la presse clandestine par les courants idéologiques dont Thone est le fer de lance, est également révélateur des hésitations, des tensions, parfois

avouées, qui parcourent les milieux dirigeants de Sambre et Meuse, comme ceux de Wallonie libre l' année précédente. Réintégrer la France reste l'objectif sentimental. Ce rêve, que l'on ne

croit pas inaccessible car les circonstances de la guerre peuvent (p.94) aider, reste bridé dans son expression car un fait ramène périodiquement les dirigeants aux dures réalités : l'opinion publique, les Wallons dans leur immense majorité, ne sont pas disposés à entendre ce discours sur la réunion à la France, a fortiori quand la « grande Nation " est sous le joug d'un régime tel que celui de Vichy, Et très certainement, le mépris, voire la colère, finissent par gagner ceux qui dans le secret de leur coeur espèrent toujours un arrangement providentiel dont Thone pourrait être le maître d'oeuvre. Même le chef des « séparatistes" a perçu qu'il fallait composer. Les expressions « rattachement" ou « annexion" à la France ne figurent dans aucune des contributions quémandées; Thone a compris lui aussi qu' il était devenu inopportun de hérisser le poil des Wallons. La propension à se répandre en éloges de la France, à rappeler que leur destinée invite les Wallons à s'en rapprocher, n'exclut pas de flatter la tradition de liberté des Liégeois : la démarche placée sous le signe de l' autonomie, ne risquera pas de heurter des populations que l' on sait par ailleurs francophiles.

 

(p.97) Que cette France se rassure, elle n'a rien à craindre des Wallons peu enclins à s' aligner sur les thèses allemandes du docteur Rust :

« Le Reich s'intéresse assez vivement au mouvement wallon et un Centre d'Études wallonnes a été constitué par le Führer à Marburg (Prusse Orientale). Ce centre d'études, après avoir

entrepris d' importants travaux sur l' ethnographie et la linguistique wallonnes serait arrivé à la conclusion que les Wallons ne sont, ni des Flamands, ni des Allemands, ni des Français, mais

qu'ils forment une ethnie spéciale.

Selon le docteur RUST, les Wallons ne peuplent pas seulement la partie méridionale de la Belgique, mais ils constituent le fond de la population de sept départements français, Nord, Pas-de-Calais, Somme, Aisne, Ardennes, Marne, Meuse. Dans ces conditions, les intentions du Führer sont de former, avec ces divers éléments une état indépendant wallon qui réunirait les régions industrielles de la Wallonie belge aux régions agricoles de la Picardie et de la Champagne et qui aurait un débouché sur la mer. Cet état aurait Liège pour capitale ».

 

(p.99) Pierre Hubermont (1903-1989), de son vrai nom Joseph Jumeau, socialiste, actif dans les milieux culturels wallons, fut séduit après 1940 par l'Ordre nouveau. Fondateur d'un journal collaborationniste, La Wallonie, il présida aussi la Communauté culturelle wallonne subventionnée par les Allemands (E.M.W, t., II).

 

(p.100) Insensiblement, le zèle de Thone l’amène à dénoncer les comportements de certains de ses compatriotes, au risque même de mettre leur sécurité en danger. Rien ne l’obligeait à commettre certaines délations. Pourtant, il attire l’attention de Vichy sur les agissements, (…), de la « colonie belge » de Montpellier :

« Une des plus inoportunes consiste dans le repérage de tous les aérodromes de la région. A Toulouse, Leenaers /ingénieur belge/ a signalé une organisation non seulement de passage mais de désertion des compagnies de travailleurs. J’ai les documents. »

 

(p.105) Certes Thone met à contribution, mais avec une extrême prudence, son ami H. Albert, le « gaulliste » qui est à cent lieues d'imaginer la nature des activités du liégeois. Les

questions et les réflexions de cet ami sont d'ailleurs parfaitement éclairantes sur la suspicion et la rancoeur des Belges à l'égard de la France :

« La mauvaise humeur des sphères belges à l'égard de la France actuelle provient, en grande partie, du fait que de nombreux Belges qui ont séjourné en France se sont plaints, à tort ou à

raison, des mauvais traitements dont ils auraient été l' objet, en tant que Belges, de la part des Français en général, et surtout de la part des autorités françaises.

Personnellement, ajoute l'ami, je n'attache aucune croyance à ces affirmations. Je sais combien est grande l'amitié du peuple de France envers les Belges en général et des Wallons en particulier.

Mais j'aimerais que vous me documentiez le plus possible à ce sujet » .

 

(Extrait d'un courrier d'Henri Albert. communiqué par Thone à Sarrien le 5 juin 1942.)

 

/Cependant,/ André-Jean Faure, préfet hors cadre depuis la mi-juin 1941, avait pris en main le problème des camps d’internement dont il confessait que « les conditions déplorables » qui y régnaient « ne sauraient être plus longtemps tolérées, sans compromettre la réputation d’humanité de la France ». 

 

(p.106) Au fil des semaines les contacts entre Thone et les amis de Wallonie se densifient. Par ailleurs, Mahieu s' est à nouveau rendu à Lisbonne et à la demande de Thone établira « noir sur blanc le récit de son expédition " .

(p.107) Mais il y a plus important. En septembre 1942, Thone a vu Thiry et Schreurs. Le compte rendu de l'entrevue, écrit-il, ne serait qu'une répétition d'informations déjà reçues :

« Sauf sur le point extrêmement important de la propagande réussie, par les frères Van Belle, le sénateur Charles et le député François, auprès des organismes syndicaux clandestins.

À ce jour, les importants syndicats des mineurs, des métallurgistes, des transports, des carriers sont acquis à la thèse du rattachement, Le travail continue à Liège et tend à obtenir le même

résultat dans les autres provinces wallonnes. J'estime que si les circonstances (Gestapo) le permettent et si certains appuis pouvaient être assurés au moment opportun, poursuit-il, on pourra obtenir des résultats impressionnants ».

 

(p.108) En URSS, les troupes allemandes commencent à piétiner ; les combats de rue commencent à Stalingrad le 4 septembre.

Depuis l'été, les bombardements aériens frappent les villes allemandes et françaises. Et puis, il y a la répression qui touche la zone libre; la police allemande y pénètre de plus en plus sou(p.109) vent sans vergogne dans sa chasse aux résistants; les juifs sont traqués et déportés. Telles sont déjà les réalités de la zone non occupée à la fin de l'été et au début de l'automne 1942. Mais Thone imperturbablement poursuit l' objet de ses obsessions. Quant à Louis Pierard, à peine rentré de Suisse, en octobre 1942, ne voilà-t-il pas qu'il sollicite l'autorisation de faire une tournée de conférences en Algérie sur le thème « Raisons d'aimer la France ». Le 28 octobre, Vichy donne le feu vert, mais le député socialiste n' aura pas le temps de s'y rendre 214. le 8 novembre 1942, les Américains débarquent à Casablanca, Oran et Alger.

 

(p.116) Les démarches suivirent leurs cours. Le 17 avril 1943, moyennant la signature de certificats d'arryenneté - ce fut chose faite le 20 -, la banque Worms et Cie fit virer 150 000 francs au compte de Thone chez le Crédit lyonnais à Nice. Voilà Thone muni d'une belle somme dont il n'a de compte à rendre à personne . On comprend ses effusions dans les remerciements chaleureux qu'il adresse à Pilon; il y exprime sans fard ses sentiments pro-français et anti-belges :

« Le modèle de certificat d'arryenneté, que je puis signer preuve en main, stipule en outre que je garantis sur l'honneur, que je suis de nationalité française. Je le suis, en effet. J'espère que le

futur traité de paix le reconnaîtra, mais, en attendant, la loi et les règlements me considèrent encore comme un simple métèque.

J'ai donc refait la déclaration dans ce sens, me reconnaissant tristement Belge. J'espère que cela ne constituera pas un cas de forclusion ".

 

(p.119) Thone aime par dessus tout la France, et si les Nazis lui font horreur, il n' aime pas les Anglais. Il collabore dans tous les sens du terme avec le régime de Vichy. Opportunisme dira-t-on ? Pragmatisme invoquera-t-on ? Naïveté tentera-t-on de justifier ? Inculture politique avancera-t-on en dernier recours ? Rien de tout cela. Il est « collaborateur " par conviction car il est aussi un « pétainiste » aveugle, un « maréchaliste » convaincu, un bourgeois conservateur qui adhère aux idéaux du régime, sans se poser de questions.

Thone, c'est aussi celui qui s'aventure dans un congrès de la Légion française des combattants et en sort encore plus admiratif de Pétain en février 1942 :

« Un congrès légionnaire vient d' avoir lieu à Nice. J' ai froidement emboîté le pas à un délégué et ai assisté à toutes les séances. Prodigieux d' intérêt, car, en l'absence de la presse et de témoins gênants, on y a donné sur la politique intérieure une somme d'informations qu'il m'aurait été impossible de recueillir en un mois à Vichy. Mais quand on sait cela, on n'en admire que plus la profonde et magnifique sagesse du Maréchal » .

(Lettre de Thone à Sarrien, 24 février 1942)

 

(p.122) Ce Thone là n'est pas enthousiasmé par les coups de mains menés par des groupes armés de la Résistance. Ses lectures de la presse belge l'inquiètent; il fait volontiers sien le vocabulaire de la presse collaborationniste. Ce ne sont que d' « extraordinaires exploits de gangsters ", « à se croire à Chicago" . « Tout cela promet pour l' immédiate après-guerre" confie-t-il à Quentin . Quelques jours plus tard, il renchérit :

« (...) La série noire continue au pays. Il y a tous les jours une colonne pour les exploits des gangsters. J'ai l'impression que nous trouverons une drôle de mentalité lorsque nous rentre-

 rons ".

(…) Le « vieux bourgeois", conservateur, francolâtre et rattachiste, « maurrassien " et « maréchaliste ", quittera non sans nostalgie les côtes ensoleillées du Sud de la France pour les brumes parisiennes, avant de retourner en triomphateur à Liège sur les traces des Américains en septembre 1944.

 

(p.123) Le doute n'est plus permis, Thone, Mahieu et quelques autres ont été des « collaborateurs » dans le sens le plus péjoratif du terme, Cependant, une pesante loi du silence, telle une chape de p1omb a colmaté les fuites, embrumé les souvenirs, généré des

amnésies, provoqué le scepticisme, voire même l'indignation, lorsque, malgré tout, depuis une quinzaine d' années, des informations moins reluisantes perçaient les ténèbres.

Pourquoi ce silence assourdissant, collectif et surtout coupable ? Deux explications au moins éclairent l'injustifiable. D' abord Thone avait barre sur un nombre impressionnant de personnalités. Ensuite, le Mouvement wallon avait intérêt à occulter la duplicité de plusieurs de ses ténors dans le problème épineux des relations de la Wallonie avec la France.

 

(p.126) C’était tout de même plus commode de ‘casser sa plume’ dans le Sud de la France, en touchant les mensualités de Vichy qu’en affrontant les rigueurs de l’occupation en Belgique.

 

(p.129) Aucun des ténors du Mouvement wallon qui avait siégé au Directoire de Wallonie libre, dans les organes dirigeants de Sambre et Meuse et du Rassemblement Démocratique et Socialiste Wallon, c'est-à-dire ses acteurs les plus emblématiques d'avant guerre, si l'on excepte Rey prisonnier et Truffaut décédé, n' aurait osé soulever à partir de 1944 le voile qui pudiquement recouvrait la question des négociations secrètes avec Vichy. Au moins jusque 1943, ces acteurs avaient eu deux fers au feu. Tous étaient antinazis, anti-léopoldistes, anti-gouvernement Pierlot. Ils affichaient dans leurs publications des sentiments très francophiles - la France par dessus tout , mais avec un engagement aux côtés de de Gaulle qui ne s'affirmera sans équivoque que dans le courant de l'année 1942. Ce groupe d'amis était « rattachiste " avant la guerre, il l'est resté pendant le conflit, Rappelons nous que la majorité d'entre eux avait été avant 1940 des fidèles de Mahieu et de la Concentration wallonne et qu'ils ne

rompirent point les liens après 1945, à commencer par Bologne. Mais ces Liégeois « rattachistes", sous peine d'être totalement en porte-à-faux par rapport à une opinion liégeoise et wallonne de plus en plus fascinée par la résistance anglaise et gaulliste, se

trouvaient dans 1'incapacité politique d'exprimer leurs choix profonds au grand jour et devaient ruser, spéculer, sur une possible réussite de Thone. Qu'ils l'aient parfois mis en garde, c'est possible. Mais n'était-ce pas aussi l'encourager à persévérer que de lui transmettre jusqu'au début de 1943 des Rapports dont on savait qu'ils devaient éclairer les partenaires français, c'est-à-dire Vichy ! Aucun d'eux n'ignorait le nom du destinataire intermédiaire, Fernand Sarrien : tous l'avaient par ailleurs fréquenté à Liège.

Que certains aient fait le choix de la France comme avenir de la Wallonie à la fin des années trente, est leur droit. La démocratie implique la libre expression des idées ; encore faut-il politiquement rallier une majorité à sa cause, et donc convaincre.

Qu'ils se soient efforcés de profiter des circonstances pour arriver à leurs fins, en négociant au mépris de toute dignité, avec un régime autoritaire et fascisant qui bafouait les droits et libertés les p1us élémentaires et faisait siens nombre de principes raciaux du IIIe Reich (p.131) constitue une faute impardonnable, et laisse une tache indélébile. Le rapprochement avec ce qui s'est passé au sein du Mouvement flamand vient à l'esprit. Il subsiste toutefois une

différence de taille (sic), la France de Vichy n' était pas la puissance occupante et elle ne s'était pas alignée sur toutes les extravagances meurtrières des Nazis.

 

(p.134) Tous les « réfugiés " wallons stipendiés par Vichy, sous le contrôle de Thone, ne succombèrent donc pas à la collaboration politique active. Robert Fenaux paraît également relever de cette catégorie. Mais tous furent complices par leur amnésie.

Les épisodes retracés n' ont au total que de très lointains rapports avec l' aura de la Résistance. On savait déjà que les Wallons et Bruxellois francophones s'y étaient beaucoup plus impliqués que les Flamands. Mais plus personne n'était dupe quant à la part marginale prise par le Mouvement wallon dans cette Résistance, même s'il réussit à s'accaparer quelques lauriers, tant fut considérable le discrédit dans lequel s' était embourbée une frange importante du Mouvement flamand 261, Toutefois, combien n' était-il pas vulnérable ce Mouvement wallon, paré de vertus refusées à son pendant flamand ! N' était-ce pas une forme d'incivisme en tout cas çà l' aurait été aux yeux de l' opinion publique - d' avoir choisi en pleine guerre la fin de la Belgique et le rattachement à la France ? Rien là de très glorieux ! Il valait mieux éradiquer jusqu' au moindre soupçon et faire oublier aussi, que les principales cibles de Wallonie libre furent à côté des Nazis et des Rexistes, d' abord la Belgique, les Flamands, le Roi et le Gouvernement de Londres, Ouf, on pouvait tout de même s' attribuer une spécificité « antifasciste ».

 

 

Annexes  

                                                            

L'abbé Jules Mahieu, un collabo resté impuni, loué par LES défenseurs de la Wallonie...

 

 

/Mépris d’un soi-disant Wallon, collabo, pour le wallon/

(p.139-145)

Juillet 1940 – Réunion de la Wallonie à la France (Mémoire remis par l’abbé Mahieu)

(p.139) … le petit peuple /wallon/ utilisant en outre des patois romans (le wallon, le picard et le lorain). … »

(p.147) « Victor Hugo a entendu les habitants de Dinant parler flamand. Or, ces gens de Dinant son de purs Wallons. Le grand poète a pris pour du flamand ce qui n’est que du patois roman. »

 

(p.146-150)

Début août 1940

La question wallonne (Extrait du second rapport de l’abbé Mahieu)

 

/Ainsi, l’abbé Mahieu voulait que la Belgique soit dépecée en faveur de l’Allemagne nazie et de la France pro-nazie de Vichy…/

(p.146) « La théorie des nationalités énonce le principe que la frontière linguistique doit coïncider avec la limite des langues. C’est ce principe que l’Allemagne n’a cessé de revendiquer pendant des années. Elle devra encore l’invoquer pou porter ses frontières plus loin vers l’ouest (Alsace-Lorraine – Grand Duché de Luxembourg – régions germaniques de Belgique – Flandre et Hollande). Il n’est juste que de lui opposer le même principe pour revendiquer la Wallonie comme territoire français. »

 

(p.149) Le transfert des populations

« Nous voulons parler du rapatriement des éléments wallons ou francisés des teritoires incoporés au Reich ou à l’Etat de Flandre à constituer.

Hormis le cas où il s’agit de Wallons émigrés en Flandre et qui désirent rentrer dans leur pays d’origine, il ne semble pas désirable de voir cette population s’établir soit en Wallonie, soit dans le nord français, où il y a déjà surpopulation. La remarque vaut sutout pour les Flamands francisés ou les Alemadns francisés (Luxemboug belge et aussi Grand Duché). IL n’est pas désirable de renforcer par des apports germaniques les régions du nord où le métissage s’accuse de longue date. (…) Il vaudrait mieux s’efforcer d’installer ces « récuéprés » au sud de la Loire dans la mesure du possible, et compte tenu des pofesions (les tisserands seront dirigés sur les pays de tissage, etc.).

En outre, lorsque ces immigrants seront nantis d’un nom germanique, il serait sage de les obliger à adopter un nom français au moment même de leur installation à la première résience en France. (…)

En Wallonie même, il existe beaucoup de descendants d’immigrés flamands. Le changement obligatoire du nom, imposé en même temps, pourrait soulever des dificultés d’adapatation. (…)

De cette manière, on effacera un peu à la fois les traces de germanisme dans les nouveaux territoires français. »

21:55 Écrit par Johan Viroux | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Une intrigante vaut vraiment la peine commentaire. je crois que vous devriez Publier Connaître ce sujet, elle ne peut être un sujet tabou question, mais généralement typiquement gens ne parler ces questions.
Pour la prochaine! Tous les meilleurs !

Écrit par : Domingo | 10/07/2013

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