08/08/2011

1.1 origine de la régionalisation, du séparatisme : les Allemands en 1914-18

Gérard Jo, Le dossier noir du séparatisme belge, in : Le dossier du mois, 4, 1963, p.12-19

 

 

I. Ce cher baron von der Lancken

 

Ce cher baron von der Lancken, voyez-le en août 1914 : il a quarante-sept ans, la taille bien prise, une élégance de guêpe prussienne et belliqueuse. Il appartient à une vieille famille de junkers. Il a fait d'excellentes études d'histoire, de droit et d'économie politique à Lausanne.

Il adore Chartres et Florence.

C'est un guerrier très cultivé et qui, lors du siège d'An­vers par les troupes de Guillaume II, insistera pour que l'ar­tillerie de sa Majesté Impériale ménage la cathédrale.

Le baron est adjoint au gouverneur général von Bissing qui représente l'empereur en Belgique occupée.

Le 13 février 1915, von der Lancken est nommé chef de la « Section Politique » créée par von Bissing.

Il a dans ses compétences, la politique religieuse, la politique flamande et la presse. Autour de lui, toute une équipe de fonctionnaires actifs, zélés, discrets.

Le baron va devenir un personnage très important encore que trop oublié, de notre histoire nationale. Pourquoi ?

 

 

Le père du séparatisme belge

 

Lorsqu'il s'installa dans ses bureaux de la Section Poli­tique, à Bruxelles, le baron von der Lancken se vit remet­tre par von Bissing un dossier portant la mention « Geheim » (Secret).

Il l'ouvrit et y trouva, d'abord, une lettre du chancelier von Bethmann - Hollweg adressée à M. von Sandt, un fonc­tionnaire tatillon qui était le chef de l'administration civile allemande, en Belgique.

Ce von Sandt, quel rond de cuir, lent, précautionneux, toujours entre le garde-à-vous et le parapluie !

Le baron von der Lancken lit la missive du chancelier : « Nous devons soutenir d'une façon aussi apparente que possible le mouvement culturel flamand, et nouer des con­tacts avec certaines personnalités flamandes ».

A ces directives datées du 2 septembre 1914, étaient joints de curieux rapports rédigés par un capitaine de la Landwehr, le docteur Dirr, membre de la Diète bavaroise.

Le docteur Dirr avait analysé la mentalité en Flandre occupée.

Le 23 décembre 1914, il est convoqué à Bruxelles, car le chancelier du Reich von Bethmann-Hollweg venait d'insister, une semaine plus tôt, sur : « L'intérêt qu'avait l'Allemagne à s'acquérir auprès d'une forte partie de la population belge, une position de protecteur naturel et d'ami véritable..

 

(p.13) « Il faut qu'un service spécial assume cette tâche et accor­de une attention approfondie et persévérante au problème flamand. »

Le docteur Dirr, à la veille de Noël 1914, parle donc devant von Bissing et von der Lancken. M déclare que les Allemands doivent accorder aux Flamands des lois scolaires, des lois linguistiques et une université unilingue à Gand.

Le gouverneur von Bissing approuve mais recommande la plus extrême prudence et il ajoute textuellement : « Pour gagner complètement ou partiellement les Flandres, il con­vient de suivre des voies plus paisibles, purement pratiques, celles de la politique réaliste. Ce résultat présuppose, un petit travail de tous les jours, un travail réfléchi, patient, persévérant, prudent. Ce dernier ne devait pas porter attein­te au principe directeur essentiel du mouvement flamand à l'égard de nous autres, Allemands. Ce principe est formulé dans de multiples déclarations de milieux flamands influents et peut être brièvement défini de la façon suivante : Seuls des individus isolés désirent le rattachement à l'Allemagne. La grande majorité des sujets flamands veulent être des Germains à culture hollande-flamande, mais ne veulent pas devenir des Allemands authentiques parlant le haut-allemand. Ils veulent que soit assurée l'autonomie nationale des Néer­landais ».

» Le mouvement flamand se donne pour objectif le relève­ment matériel et spirituel du rameau flamand par le, moyen de la langue maternelle. Il reconnait les Allemands du Reich comme un peuple ami, apparenté aux Flamands, mais il ne voit nullement en lui un compatriote. »

 

 

En pleine action

 

Les directives du gouverneur von Bissing ne demeureront pas lettre morte.

Elles aboutiront à la création du « Conseil de Flandre », le 4 février 1917. Il rassemblera les activistes Tack, Borms, Heynderickx, Kimpe, Picard, Doussy qui avaient formé un Comité d'Action.

Dès le 28 janvier 1917, von der Lancken adresse à Berlin un rapport sur cet organisme.

Voici ce document étonnant : « Le 7 janvier eut lieu à Bruxelles, sous la direction du directeur-général de l'Instruc­tion Publique, M. Tack, une réunion de quarante-six hommes de confiance de tout le pays flamand et où les différentes tendances activistes étaient représentées. Des membres du corps professoral de l'Université de Gand étaient également présents.

» A cette réunion, on s'est arrêté à la formule suivante :

» Les Flamands en Belgique exigent pour la Flandre une indépendance complète et absolue, un gouvernement auto­nome et le développement immédiat de toutes les mesures qui peuvent faire atteindre ce but.

» La réunion a élu un conseil exécutif qui prépare la con­vocation d'une assemblée plus importante de délégués du mouvement flamand activiste pour le 4 février 1917. C'est à l'approbation de ces délégués qu'on soumettra la formule d'union, et un exposé des motifs adressé aux puissances neutres ainsi qu'un manifeste à adresser au gouverneur général et au Chancelier.

» Le Comité des chefs s'est entendu à cet effet avec la section politique. Les débats ont montré que les chefs fla­mands ont parfaitement conscience de la portée de leurs actes. En particulier, ils savent très bien que leur conduite sera considérée par le Gouvernement belge du Havre com­me révolutionnaire. Malgré cela, ils sont décidés à pour­suivre leur but. En conformité avec les déclarations concer­nant la Belgique et la Flandre faites par M. le Chancelier au Reichstag, le 5 avril 1915, et avec la politique flamande du Gouverneur général approuvée par le Chancelier, ils se déclarent disposés à suivre, avec leurs adeptes, l'Allema­gne sur la voie qui peut conduire le peuple flamand à la plus grande indépendance possible. S'il était impossible de prendre une décision finale en ce qui concerne le sort futur de la Belgique et de la Flandre, ainsi que la réorganisation de l'Etat sur cette base, les chefs flamands sont pourtant d'avis qu'on pourrait hâter les mesures qui conduisent à la réalisation de ce but, notamment, la séparation administra­tive. Mais comme la séparation administrative n'offre pas assez de garantie pour l'avenir, il convient de préparer encore pendant la guerre et par les moyens appropriés la future autonomie de la Flandre, autant que cela se peut.

» C'est relativement à cette revendication et pour l'exé­cution pratique des possibilités offertes que les activistes veulent entrer en pourparlers avec le Gouvernement général et la direction de l'Empire. Dans ce but, ils se proposent de former un comité nommé par une espèce d'assemblée nationale et de lui confier la direction des négociations.

» La question de savoir si l'autonomie doit se faire sous forme de fédération dans une Belgique future ou sous forme d'Etat indépendant, doit être écartée afin de maintenir l'union entre les activistes.

» Les représentants des groupes les plus avancés de la Jeune-Flandre ont admis cette restriction ; ce groupe, comme on le sait, veut la complète disparition de l'Etat Belge.

»  C'est ainsi qu'on est parvenu à arrêter une action com­mune de tous les groupes sur la base d'une idée politique commune et dans un but déterminé. Ce fait est d'une gran­de importance politique. Les dirigeants du mouvement acti­viste sortent ainsi du cadre de la constitution de l'Etat Belge et affirment la volonté de l'établissement d'un nouveau gouvernement et d'une nouvelle forme d'Etat pour la Flandre et éventuellement pour la Belgique si l'Allemagne y prête la main.

» On peut être certain que la prochaine assemblée à la­quelle assisteront de nombreux hommes de confiance de tout le pays flamand, approuvera les propositions et les proclamations préparées par le Comité des dirigeants.

* L'intention des chefs est de faire émettre par l'assem­blée, le vœu que le Comité à nommer par elle soit reçu par M. le Gouverneur général et par M. le Chancelier, pour leur soumettre ses décisions et de commencer les pourpar-ler à ce sujet. »

Le 3 mars 1917, von Bethmann-Hollweg reçoit à Berlin, une délégation du Conseil de Flandre et l'assure que : « L'Empire allemand s'occupera encore de la Flandre après la conclusion de la paix ».

 

 

De jolis messieurs

 

Les activistes étaient-ils tous des « idéalistes » fourvoyés dans une politique dangereuse par amour pour la Flandre ?

Pour dissiper ce mythe, il suffit de lire un document quasi-inconnu de nos jours, le discours que prononça en octobre 1920, l'avocat général Straetmans, à la réouver­ture des tribunaux belges.

Ce haut magistrat déclara : « Tack était, avant la guerre, professeur à l'athénée royal d'Ixelles. C'est cet individu qui, plus d'une fois, a déclaré, dans des réunions activistes, que les Flamands devaient une grande reconnaissance aux Allemands, que les Allemands versaient leur sang pour les Flamands, et qu'on devait admettre les réquisitions d'ou­vriers faites par les Allemands, si la situation militaire les exigeait absolument.

« Tack fut président de la délégation qui se rendit à Ber­lin, président du premier Conseil de Flandre, et président de la Commission des fondés de pouvoir.

» II fut nommé directeur général de l'enseignement supérieur au ministère flamand des sciences et des arts, au traitement initial de 10.000 francs (1) ; comme professeur à l'Université de Gand, il avait 6.000 francs et une indemnité de 4.000 francs pour un cours d'encyclopédie.

(p.14) » Voilà donc un traitement fixe de 20.000 francs. Il avait, en outre, les jetons de présence pour les séances du Con­seil de Flandre et des commissions, des frais de voyage et de propagande. Et, alors qu'il est professeur à l'Université de Gand, et qu'il doit donc se rendre régulièrement dans cette ville pour donner ses cours, il trouve moyen de se faire payer des états de frais pour des déplacements de Bruxelles à Gand, en qualité de directeur de l'enseignement supérieur !

» Les professeurs de l'Université de Gand recevaient une indemnité variant de 600 francs à deux mille francs, pour compenser la suppression du minerval.

» Ils avaient également une indemnité de vie chère.

» Ne perdons pas de vue que les activistes touchaient ces traitements et indemnités, pendant la guerre, à un mo­ment où le traitement de base d'un premier président de cour d'appel était encore de 11.250 francs.

» II n'est pas sans intérêt de constater que certains chefs activistes, tels que Tack, étaient ravitaillés par des camions allemands.

» Non seulement Tack était payé pour sa propagande mais son fils mineur, habitant avec lui, étudiant à l'univer­sité de Gand, figure également dans les documents saisis comme ayant touché la somme de 2.725 francs du chef de propagande en faveur de l'université de Gand.

» Le docteur Dumon, de Bruges, a pu, grâce à son acti­visme réaliser un véritable miracle financier. Bien que doc­teur, il devint le fournisseur attitré des Allemands pour les denrées alimentaires, tabacs, etc...

» Lorsqu'il débuta dans les affaires, il disposait d'un capi­tal de 6.140 francs dont 5.000 lui avaient été prêtés par un tiers. C'était en novembre 1914. Il pouvait se rendre en Hollande pour y acheter des quantités considérables de mar­chandises ; d'après le receveur des douanes de West-Cappelle, il introduisait, au moins trois trains de marchan­dises par semaine, rien que par cette station-frontière.

» Ces marchandises étaient exemptes des droits de douane. Mieux valait, d'après Dumon, frustrer le fisc belge que de devoir majorer le prix de vente aux Allemands, à raison des droits dûs.

« II s'ingéniait, écrit-il, dans une requête, à faire tout ce qu'il pouvait pour assurer de notables quantités de mar­chandises aux armées allemandes et pour empêcher qu'elles ne fussent fournies pour la consommation des Belges.

» Dans ces conditions, il n'y a rien d'étonnant à ce que, disposant d'un capital initial de 6.140 francs, il ait fait des bénéfices dépassant 1.500.000 francs.

« Dumon était, naturellement, un activiste exalté.

» Karel Heynderickx, dont le désintéressement était hautement vanté par tous et par lui-même, a eu avec les Allemands, une correspondance volumineuse au sujet de la fixation de ses traitements et émoluments.

» II n'a accepté les fonctions de professeur à l'Université d'abord, de secrétaire général au ministère de l'intérieur ensuite, que lorsque les conventions lui donnant les garan­ties désirées furent couchées sur le papier ; des assurances verbales ne lui suffisaient pas.

» Et Heynderickx, le secrétaire communal de la petite ville de Saint-Nicolas, avait obtenu, comme secrétaire géné­ral, un traitement initial de 12.000 francs, une indemnité annuelle de 5.000 francs et, comme professeur à l'Université, 7.000 francs soit donc un traitement total de 24.000 francs. Il avait en outre, une indemnité mensuelle de vie chère de 158 francs, jetons de présence, etc...

» En cas de perte d'emploi, on lui assurait une rente via­gère de 10.650 francs. Cette somme représentait ce qu'il était censé gagner à Saint-Nicolas comme secrétaire com­munal, comme assesseur au conseil d'arbitrage, comme secrétaire du Davidsfonds et comme agent principal de la Société d'Assurances « Les Propriétaires Réunis ». Mais il est avéré que certains des chiffres qu'il a indiqué pour servir de base au calcul de la garantie sont exagérés et qu'il gagnait moins de 10.650 francs.

 

(1)   II s'agit de francs à multiplier par 30 pour connaître leur valeur actuelle.

 

» Comme personnification du désintéressement, le per­sonnage est vraiment peu réussi...

» Voilà le soit-disant idéalisme de Messieurs les acti­vistes, pris sur le vif.

» Les chiffres cités résultent des pièces saisies. Or, nous n'avons certainement pas toutes les pièces puisqu'à l'ap­proche de la débâcle allemande, on a brûlé des quantités énormes de papiers, tant du côté allemand que chez les activistes, et que la plus grande partie des archives acti­vistes, fut transférée à Leipzig.

» Il est donc permis d'affirmer que les avantages signalés ne constituent qu'une partie de ceux dont ils jouissaient en réalité.

» Ces Messieurs persuadés que les Allemands seraient victorieux, et avec eux, l'activisme, étaient convaincus qu'ils occupaient définitivement les places qu'ils s'étaient distri­buées et que, plus tard, ils pourraient s'en attribuer et en distribuer d'autres encore.

» L'activisme n'était en réalité, qu'une escroquerie politi­que.

» Les activistes furent des instruments aux mains des ennemis ; ils devaient d'après le programme allemand, indi­qué par le testament politique de von Bissing, créer et attiser des dissensions entre Belges, pour que notre patrie, divisée, devînt plus sûrement la proie de l'ennemi.

» Nous osons formuler le vœu que ceux qui ont la charge de diriger les destinées de notre chère Belgique, se sou­viennent de ce que voulaient les Allemands ; il importe de ne pas exécuter leur programme. »

Mais au discours de l'avocat général Straetmans joignons une autre révélation, en l'occurence la lettre qu'un fonction­naire allemand, le Docteur Asmis écrivit, le 9 octobre 1918 à von der Lancken : « Je vous serais reconnaissant si vous vouliez m'informer si les livres et les actes de votre admi­nistration financière contiennent des paiements faits aux activistes et si ces sommes ont été portées dans les livres de façon à pouvoir être facilement reconnaissables. Dans ce cas, je vous prie d'ordonner la disparition de tels paiements. Une personnalité flamande me raconta, cet après-midi, que les livres de l'administration financière portaient entre autres, une remarque au sujet des 5.000 marks touchés par le doc­teur Borms pour son voyage à Berlin. De telles annotations dans les livres pourraient être fatales aux Flamands inté­ressés, dans le cas d'une vérification des livres par le Gou­vernement belge, à son retour. A mon avis, il est du devoir du Gouvernement allemand de protéger dans la mesure du possible les Flamands des désavantages résultant de leur collaboration avec nous ».

Quelques jours plus tard, le 30 octobre 1918, le docteur Asmis donnait dans une autre lettre, ces directives prou­vant l'intention délibérée de l'Allemagne d'entretenir, même après la guerre, des germes de discorde en Belgique : < II faut insister pour que ne quittent le pays que ceux qui, par suite de leur activité politique et de leurs relations "avec les autorités allemandes et des personnes allemandes, auraient à craindre pour leur vie.

> Chacun doit pouvoir juger s'il se trouve dans ce cas. Il est cependant de l'intérêt de la continuation du mouvement flamand qu'il reste au pays le plus grand nombre d'activis­tes possibles. Ceux-ci pourraient se soustraire aux attaques et persécutions de la foule en se tenant cachés pendant les premiers jours de tumulte qui suivront la rentrée victorieuse du Gouvernement Belge. »

Les  quelques  documents que  nous  venons   de   publier démontrent clairement que le séparatisme fut, en Belgique, une création allemande.

 

 

II. LES DESSOUS D'UNE CERTAINE PROPAGANDE

 

On s'imagine généralement, que les méthodes modernes de propagande par le cinéma et par la presse ne datent que de la guerre 1940-1944.

Les nazis inondèrent, à cette époque, la Belgique, de jour­naux, d'illustrés et de films dans le double but de nous diviser irrémédiablement en Flamands et en Wallons et de nous persuader de la toute-puissance éternelle du Illme Reich.

Nous allons prouver, aujourd'hui, que ces méthodes étaient déjà abondamment utilisées et dans les mêmes intentions, eh 1914-1918.

(p.15) Les Allemands avaient créé une « Pressezentrale » une section centrale de la presse dont le rapport von der Lancken du mois de février 1918 précise bien les objectifs et le fonctionnement :

« La nouvelle direction chercha aussi à rester en contact avec la «Conférence de la Presse» qui se tient régulièrement à Berlin, deux fois par semaine, en partie par l'intermé­diaire du ministère des Affaires Etrangères, en partie par l'intermédiaire du ministère de l'Intérieur, suivant que les choses à traiter étaient du domaine de l'un ou de l'autre de ces départements. Par cette innovation, les représentants des journaux allemands purent recevoir, par exemple, des directives concernant le mouvement activiste wallon qui commençait à se manifester, déjà avant la publication de l'appel dans la presse allemande ; il en fut de même pour la démission du premier ministre belge et le manifeste du « Raad van Vlanderen » au peuple allemand. Cette façon d'influencer fut continuée personnellement à l'occasion de la présence du chef de la Pressezentrale qui prit souvent contact avec le chef du service d'information du ministère des Affaires étrangères, les chefs de l'« Office de guerre pour la Presse » ainsi qu'avec les attachés militaires du ministère des Affaires étrangères. »

Toutefois, le baron von der Lancken n'est pas entièrement satisfait, il est même déçu par le patriotisme des journalistes flamands :

« La presse activiste flamande répond bien à son but qui est de faire de l'agitation en faveur de l'affranchisse­ment du peuple belge. Cependant, elle ne s'entend pas encore fort bien à étendre le cercle de ses lecteurs par une meilleure présentation des sujets et des informations dont elle dispose. Il est donc très compréhensible que cette presse n'a pas encore pris un style qui lui est propre et dépend fortement du concours des autorités allemandes qui s'occupent de la presse. Ceci résulte de ce que les journa­listes flamands qui travaillaient dans la presse belge avant la guerre ont refusé jusqu'à présent d'entrer dans la rédac­tion de feuilles activistes ».

 

Des buts précis

 

Si les Allemands soutiennent des journaux à leur dévo­tion, c'est avec l'espoir de préparer l'opinion belge au plan von Bissing tel que le gouverneur général le développe dans la lettre qu'il adresse, le 6 avril 1917, à Guillaume II, lui-même :

« Conformément aux indications de Votre Majesté, j'ap­plique toute mon énergie à développer le plus rapidement possible la politique flamande (Flamenpolitik) ordonnée par Votre Majesté. Après m'être entendu sur les mesures à prendre, le 17 du mois passé, avec le représentant du chancelier, le secrétaire d'Etat à l'Intérieur, j'ai institué une Commission qui doit préparer la division de l'ancien royau­me de Belgique en partie flamande et partie wallonne. Com­me premier pas, j'ai, d'après l'avis de cette Commission, divisé, par ordonnance du 21 écoulé, le territoire du gou­vernement général en deux régions administratives, une flamande et une wallonne. En prenant pour base la limite linguistique, ces deux territoires sont bornés par les fron­tières des provinces et il n'y a que le Brabant qui sera divisé en deux.

» A mesure que l'avancement des travaux le permettra, les ministères wallons seront transférés à Namur, tandis que les flamands resteront à Bruxelles. Suivant nos prévi­sions, on commencera par le déplacement du ministère wal­lon de l'Industrie et du Travail à Namur. Dès maintenant, on prend des mesures pour trouver des locaux à Namur. La séparation des ministères belges sera suivie d'autres mesu­res de séparation, il convient de signaler particulièrement l'organisation judiciaire. Aux mesures de séparation des autorités belges se joindra la nomination de deux chefs d'administration allemands pour la Flandre et la Wallonie et cette désignation va même se faire dès maintenant.

» Les espérances fondées sur la création d'une Flandre délivrée de l'influence des Wallons seront, espérons-le réa­lisées et serviront, alors, certainement les intérêts allemands.

« Je me permets, cependant d'ajouter qu'il ne serait pas bon d'abandonner à son sort la Flandre délivrée de la domi­nation de la Wallonie, ou encore, de la considérer comme un objet de marchandage dans les pourparlers de paix qui sont imminents. Si l'empire allemand n'y prend garde, le sort de la Wallonie sera celui d'un ennemi de l'Allemagne, entièrement francisé. Une Wallonie rendue à l'influence fran­çaise deviendrait automatiquement un instrument de domina­tion anglaise et servirait de prétexte aux visées anglaises sur les côtes de la Flandre. L'extension de la puissance allemande et de l'influence allemande en Wallonie ne me paraissent pas moins importantes qu'en Flandre. Economi­quement, la Wallonie vaut même plus pour l'Allemagne que la Flandre à cause de son industrie, en particulier à cause de ses charbonnages que j'ai maintenus en pleine activité. Assurément, la valeur économique des Flandres grandira considérablement lorsque les trésors en charbon de la Cam-pine seront exploités. Il faut noter, en outre, qu'il y a entre Flamands et Wallons beaucoup de relations économiques qui doivent continuer après la séparation, si l'on ne veut pas que tous deux ou au moins l'un des deux, ne subissent des dommages. La population wallonne est plus facile à manier et à diriger que la flamande. Les Flamands sont naturellement plus lourds et plus enclins à la résistance. Les Wallons sont plus légers, et s'ils gagnent beaucoup, s'ils ont quelques avantages sociaux, s'ils peuvent jouir de la vie, ils sont faciles à gouverner. En conséquence, je considère comme un devoir envers Votre Majesté et envers la Patrie de faire remarquer qu'il faut avoir soin de conserver une Wallonie bien organisée à côté d'une Flandre bien orga­nisée. »

Les projets de von Bissing sont l'objet des préoccupations constantes des dirigeants allemands.

Le 7 mars 1917, le chancelier von Bethmann-Hollweg écrit au maréchal von Hindenburg :

« Les intérêts allemands que nous poursuivons avec cette politique apparaissent clairement. Le sort de la Belgique dépend du succès final de nos armes. Quoi qu'il arrive, une Belgique dont l'organisation intérieure est séparée et dont la majorité flamande est délivrée de la domination de la minorité wallonne, orientée vers la France, sera plus aisément rendue utile aux intérêts allemands que l'Etat Belge dans sa constitution actuelle.

» Ce but sera atteint d'autant plus vite que nous par­viendrons à mettre les Flamands de notre côté... »

Et dans ses « Souvenirs de guerre » Ludendorff dira : - Notre propagande flamande avait commencé à prendre dans l'armée Belge. Il nous arrivait assez souvent des déserteurs dont les témoignages montraient que le mouve­ment flamand diminuait l'hostilité de l'armée belge à notre égard. »

D'ailleurs, le 7 février 1918, Ludendorff signait la lettre que voici adressée au chancelier d'Empire : « Je me per­mets d'envoyer à votre Excellence la copie d'un mémoire de l'amiral commandant le Corps de Marine, traitant de la politique flamande. L'amiral von Schröder qui est, depuis plus de trois ans, en Flandre, doit indiscutablement être considéré comme une personnalité à même de juger de la question flamande. Je ne puis que prier à nouveau Votre Excellence de favoriser, par tous les moyens, l'opposition entre Flamands et Wallons afin d'ébranler le moral et, par (p.16) là, la force combattive de l'armée belge composée de plu­sieurs divisions.

» Le gouverneur général, Freiherr von Falkenhausen, me fit savoir qu'il considère comme un réel renforcement de la cause flamande, en ce moment la réception de ses chefs par Votre Excellence et l'assurance que Votre Excellence est disposée à maintenir les buts du précédent chancelier et de protéger le caractère propre du peuple flamand qui nous est apparenté, contre l'oppression des Wallons et des Français.

»  Dans l'intérêt de l'action militaire, je serais tout spé­cialement reconnaissant à votre Excellence, si elle pouvait se résoudre à agir dans ce sens. »

De son côté, le général von Lossberg, chef d'état-major du 4me corps d'armée, écrit au Kronprinz Rupprecht, le 6 janvier 1918 : « Sub. 1°. Une propagande à l'armée belge est possible et promet des résultats. Les divergences qui ont surgi, ces derniers temps, entre Flamands et Wallons peuvent être rendues plus profondes, les difficultés du gou­vernement belge qui se trouve sous l'influence française peuvent être augmentées. Ainsi, une propagande adroite pourrait agir de façon déprimante sur la mentalité de la partie flamande de l'armée belge.

»  Sub. 2°. La propagande doit accentuer fortement ce qui sépare les Flamands des Wallons, notamment appuyer sur toute injustice ou abandon que les Flamands ont dû souffrir de la part des Wallons, avant et pendant la guerre. Il faut que l'on démontre aux soldats flamands que la  politique francophile a précipité la Belgique dans le malheur, qu'elle est cause de toutes  les souffrances actuelles et  que  la France et l'Angleterre ont abusé et abuseront encore dans l'avenir de la Belgique comme bouc émissaire contre l'Alle­magne, si les Flamands ne parviennent pas à une complète indépendance.

» Comme moyens appropriés, il y a lieu de considérer la presse flamande du pays occupé et les publications spécia­les des organisations activistes. Parmi ces dernières, ce sont surtout les sociétés d'ouvriers et les associations pro­fessionnelles qui, par des revendications énergiques, pour­ront gagner une forte influence sur les soldats belges. Il faut accorder moins de valeur à la collaboration des classes supérieures de la société. La collaboration d'Allemands, offi­ciers du service de renseignements, officiers, reporters de guerre, peut être utile et doit être employée, mais ne doit pas être rendue publique.

» De plus, des éclaircissements souvents répétés aux soldats belges sur la vie, le travail et le salaire des pri­sonniers de guerre belges, en Allemagne, par la parole et l'image, influenceront avantageusement les soldats. A cet effet, s'il y a un moyen quelconque, il y aura lieu de tra­vailler, en dehors du lancement de tracts de l'autre côté des lignes, en empruntant le chemin de la Hollande. »

 

Par la presse et par le film

 

L'Oberleutnant von Heimburg chargé d'organiser la pro­pagande activiste dans l'armée belge démasque froidement ses batteries et il déclare : « Le but que nous poursuivons par notre propagande flamande au front belge est un but militaire. Nous inondons le front belge de quantité de jour­naux flamands, entre autres du périodique belge « Door Vlaanderen heen ». Cette feuille a pour but d'exacerber la nostalgie du soldat flamand et cela par la reproduction d'in­térieurs flamands ; avec une mention tendancieuse par exemple : « Joseph reviens ! Tes parents t'attendent ! » Ces photos ont réellement été prises dans des familles dont les fils sont au front belge. Cette photo tombera peut-être avec le journal, dans les mains du Joseph en question. Mais en voyant cela, n'importe quel soldat flamand, généralement très peu éduqué, se sentira pris de nostalgie. Dans cette même feuille, on énumère les griefs nombreux des Flamands. Joignez le sentiment du mécontentement provoqué par ceci au sentiment de nostalgie : le moral s'en trouvera fort abat­tu. Nous soutenons, aussi, indirectement, tous les journaux flamands en pays occupé, et nous favorisons la création de journaux nouveaux. Dans ces journaux se trouveront des articles de personnalités très influentes dans le mouvement flamand d'avant-guerre, articles traitant des griefs flamands en général, et plus particulièrement des plaintes envoyées à ces meneurs par des soldats prisonniers en Allemagne au sujet des traitements infligés aux Flamands dans l'armée belge. Lorsque ces journaux tombent dans les mains de membres actifs et intellectuels du mouvement flamand d'avant-guerre, ils diront : « II est impossible que ces acti­vistes soient des traîtres. Des hommes comme Borms, Depla, Heynderickx, Augustijns, De Clerck, Dosfel et autres, ne peuvent être des renégats : c'est impossible. Borms lui-même n'avait-il pas poussé ses adeptes à s'engager dans l'armée belge ? » D'autre part, la variété et la profusion des journaux flamands accréditeront l'idée que le mouvement activiste est beaucoup plus important que les journaux bel­ges ne veulent le leur laisser croire. Tous ces faits et réflexions feront que ces lecteurs intellectuels se groupe­ront, verront beaucoup plus vite le plus petit grief et le gros­siront malgré eux. Quant au soldat plus simple qui lira ces journaux, il croira encore beaucoup plus vite tout ce qu'il y trouvera, et la moindre punition ou réprimande qu'il encour­ra, il l'imputera au seul fait d'être Flamand. Grâce à tout ceci, il se créera de l'autre côté un autre mouvement fla­mand pareil à celui de ce côté-ci. Or, ce mouvement fla­mand ne pourra évidemment en aucune façon être toléré par l'autorité militaire belge. Le résultat en sera la création d'un mouvement clandestin, et par le fait même, il y aura du frottement, de l'effervescence et du mécontentement dans l'armée belge. Sa cohésion, son unité, son moral en souffriront grandement pendant qu'elle s'occupera d'elle-même, elle ne s'occupera pas de nous. De toute façon, nous pour­rons tenir un front de 50 km avec un nombre très restreint de régiments contre une armée ennemie de beaucoup supé­rieure en nombre, et en cas d'une offensive allemande, cette armée démoralisée et très réduite dans sa discipline et sa valeur combattive, n'opposerait que peu de résistance ou bien devrait être remplacée par des Anglais ou des Français ce qui signifierait pour ceux-ci une perte de 80.000 à 100.000 hommes ce qui n'est pas à dédaigner. J'espère que nous réussirons. »

Le 12 août 1918, l'Oberleutnant allemand Picht, dans un rapport sur les moyens à utiliser pour hâter la division de la Belgique, écrit : « Pour le cinéma, l'histoire et les paysa­ges des Flandres présentent une matière heureuse et à peine entamée. L'Universum-Film A.G. récemment fondée qui est en relation avec le « Bild und Filmamt » serait probablement disposée a entreprendre une action dans ce sens.

» Des représentations spéciales consacrées à la Flandre attireraient, vraisemblablement, un nombreux public. »

Le 29 août 1918, l'officier-de renseignements Hauptmann Staehle envoie cette lettre à l'état-major général de Berlin : « L'utilisation des films comme moyen tout particulièrement efficace pour la propagande du mouvement flamand en Alle­magne, dans les pays neutres et dans les pays occupés, est considérée ici comme souhaitable et très urgente. Le récent développement du mouvement flamand dans l'armée belge et dans le pays occupé offre de la matière pour une action cinématographique intense et dramatique. Le projet d'un pareil film se trouve ici. Il devrait être pris à Courtrai et environs, en partie pour des raisons topographi­ques, en partie parce que l'activité dans le camp des pri­sonniers de cet endroit donnera matière à être filmée, en partie encore parce que des prisonniers qui ont déjà colla­boré à des représentations de propagande peuvent servir de figurants.

» Un entretien préalable entre l'officier qui règle les tour­nées de propagande des prisonniers et le directeur et le régisseur de la société cinématographique en question au sujet de la possibilité et des conditions du film serait nécessaire.

» L'entreprise pourrait se faire sur des bases purement commerciales, puisque les frais (petit nombre d'acteurs, petits frais pour accessoires) ne seraient pas élevés. » L'activiste J. Wannyn, révèle M. Wullus Rudiger dans son livre « Flamenpolitik », avait constitué une société dans le ' but de tourner des films, de louer et de représenter ceux-ci, et d'établir des salles de cinémas. Le 7 septembre 1918, il s'adressait au capitaine allemand Staehle pour le mettre au courant du projet d'adaptation cinématographique du célè­bre roman d'Henri Conscience « Le lion des Flandres », et pour demander son concours.

Il expliquait qu'un consortium avait réuni l'argent néces­saire à la représentation. Il estimait les frais à 50.000 francs. On aurait besoin de milliers de figurants, notamment pour la (p.17) dernière partie, le « clou » : la bataille des Eperons d'Or ». Il avait consulté des chefs activistes d'Anvers et de Bruxel­les, entre autres, Borms, et tous étaient enchantés du pro­jet. L'adaptation cinématographique avait été faite par le sous-officier allemand Mùller, du théâtre allemand de Gand, et on avait prévu comme metteur en scène, M. Maximilien Moris, directeur du même théâtre, très avantageusement connu comme régisseur en Allemagne et même à l'étranger. Comme acteurs étaient prévus ceux du théâtre en question et des acteurs flamands en renom. Le matériel technique avait été promis par l'« Office de la Photographie et du Cinéma ». On le voit : ici encore, d'après les vœux des chefs activistes eux-mêmes, la plus grande fraternité, la plus grande aide mutuelle entre les activistes et les Allemands. La victoire de l'Allemagne n'était-elle, d'ailleurs, pas la leur?...

Mais du côté allemand on fit des difficultés parce qu'une firme de Berlin avait l'intention de s'occuper de la chose et pour des motifs d'ordre militaire, notamment à cause du danger d'espionnage, à l'occasion des déplacements de nombreux figurants et techniciens.

 

Mais les vrais Flamands ?

 

Malgré tous leurs efforts, les Allemands ne parvenaient pas à répandre le séparatisme et à y rallier les masses flamandes.

A Wevelgem, les Allemands avaient organisé une repré­sentation théâtrale et y conduisirent des soldats flamands prisonniers mais activistes.

Le résultat fut bien décevant à en juger par cette note de l'Oberleutnant Picht : « II n'y avait au théâtre que des femmes d'activistes courtraisiens, des Allemands, les famil­les de trois prisonniers citoyens de Wevelgem, et quatre ou cinq habitants. A la sortie du théâtre, on lança des pier­res aux soldats activistes ; on les hua, on leur cracha au visage, on les traita de traîtres. Un cabaretier de l'endroit refusa de servir à boire et ne le fit que sur l'injonction formelle des Allemands. Un des prisonniers dut à l'inter­vention des Allemands de n'avoir pas été lynché. On sut plus tard que le curé de Wevelgem voulant empêcher que ses fidèles ne donnent dans le piège des activistes, leur avait défendu, dans son sermon du matin, d'assister à la représentation, sous prétexte que la pièce était licencieuse. »

Hugo Verriest, le célèbre prêtre et poète flamand disait à des activistes qui le questionnaient dans sa retraite d'Ingooigem : « Je suis trop vieux. Je suis comme un patriar­che qui se repose d'un rude labeur. Je ne puis comprendre ni approuver la séparation administrative. Ensuite, comme Belge, comme Flamand, comme Catholique, je ne pourrais me pardonner de me séparer du Roi. »

Mais, après l'armistice, un journal séparatiste, le Vlamenland parut à Berlin et on pouvait lire dans un numéro de décembre 1918 : « L'activisme restera pour la Belgique, ce que la Pologne et la Finlande furent pour la Russie, ce que l'Irlande fut pour l'Angleterre : un danger pour la Belgique, aussi longtemps que la Flandre n'est pas déclarée autonome, avec langue unique. »

En juillet 1920, le même journal écrivait : « Le soutien moral dont bénéficie le caractère racique menacé de la race flamande, rencontre grâce à notre action une estime sans cesse croissante. Jamais, il ne fut plus pressant, qu'à cette époque de lutte acharnée. Si on réussit à délivrer les marches-frontières (Grenzmarken) germaniques en Flandre, de la pression romaine (Welschen) la cause de l'Allemagne s'en trouvera servie dans une grande mesure. »

 

 

III. LES HERITIERS DE REX ET DU V.N.V.

 

Deux hommes vont appliquer, en 1940-44, les directives séparatistes allemandes en Belgique. Ils utiliseront un voca­bulaire et lanceront des idées, hélas, très semblables à celles que propagent, aujourd'hui, certains extrémistes.

Ces deux agents du Reich furent Léon Degrelle et Staf De Clercq.

Le premier était un tribun exalté, un ambitieux sans scru­pules et un admirateur passionné de Hitler qui lui dira un jour : « J'aurais aimé avoir un fils tel que vous. »

L'autre, le leader du V.N.V., se présentait sous l'aspect d'un petit homme trapu, lyrique et imprégné de la mystique germanique du sol, de la langue et de la race.

Dès le 2 décembre 1940, Staf De Clercq démasque ses batteries au cours d'un meeting à Anvers où il proclame :

  A l'époque où la Belgique était maîtresse du territoire, nous avions à lutter pour nos frontières, car l'Etat Belge était notre ennemi. Ceux qui auront désormais à déterminer nos frontières ne sont plus nos ennemis.   L'expression

« frontières » a une toute autre signification dans l'ordre national-socialiste. Nous avons pour devoir de placer notre confiance dans le Führer. Ce qu'il fera sera bon pour tout notre peuple.

» La Flandre est en marche vers son destin qui est néer­landais et allemand. Les soldats flamands du front, pendant la guerre mondiale, aussi bien que les activistes et les nationalistes flamands, se sont toujours élevés contre la violation des institutions néerlandaises et germaniques. D'où notre lutte pour notre séparation d'avec la Wallonie et la France. »

Le 10 mai 1941 fut signé l'accord Rex-V.N.V. qui partageait la Belgique en deux communautés, la flamande et la wallonne respectivement considérées, désormais, comme les chasses gardées de Staf De Clercq et de Léon Degrelle.

Staf De Clercq, chef du V.N.V. (au mur, un portrait du grand patron).

Le lendemain de cet accord, Léon Degrelle développait devant la presse collaborationniste des thèses fédéralistes qui ressemblent un peu trop aux idées lancées aujourd'hui par le Mouvement Populaire Wallon. Qu'on en juge : « C'est pour permettre aux Nationalistes de Flandre de prendre conscience, en toute indépendance, des intérêts de leur peuple que nous avons donné notre approbation la plus ami­cale à l'unification des mouvements flamands, scellée au­jourd'hui.

» Ce sera à ce parti unique flamand à rendre au peuple flamand la conscience de son génie et à préparer son avenir.

» De toute manière, il faudra abandonner la prétention de vouloir, du dehors de la Flandre, dicter aux Flamands une ligne de conduite. C'est à eux seuls à décider ce que la Flandre sera.

» La question de la cohabitation des Flamands et des Wallons ne se fut jamais posée avec une telle netteté si la Flandre n'avait pas été jusqu'à 1940 victime de tant d'incompréhension, de bêtise et de mépris.

» Les fautes du passé pèsent sur le présent. En ce qui concerne l'avenir, il ne sera pas le résultat de concessions faites avec regret ou avec commisération.

» II n'y aura de fédération flamande-wallonne que si on la veut de part et d'autre. Aux partisans de cette fédéra­tion de la rendre possible, utile et désirable. »

Quant à Staf De Clercq, son langage fut identique à celui de l'actuelle « Volksunie » - Aux Wallons, nous ne contestons nullement le droit de vivre et le droit au déve­loppement populaire, mais les temps doivent être définitive­ment révolus où ils disposaient de nos possibilités de vie et de développement et où ils avaient leur mot à dire. Ceci sera notre affaire. Et quant à ceux de nos nationaux qu'une (p.18) cohabitation forcée nous a fait perdre, pour eux, parle bien haut, en nous, la voix du sang. Ce qui nous appartient doit nous revenir. Ceci est une nécessité inéluctable sur laquelle nous devons axer notre action. »

De son côté, Henri de Man, le président du parti socialiste, passé à l'Ordre Nouveau, déclarait dans un discours à Charleroi : « Bien entendu, le fédéralisme présuppose plusieurs conditions. La première c'est que les décisions concernant les intérêts communs ne devraient plus reposer sur la base individualiste du suffrage universel, mais bien sur l'égalité des deux communautés linguistiques ou popu­laires. Cette revendication s'impose autant dans l'intérêt des Wallons que dans celui des Flamands. Sous le régime du suffrage universel, une majorité flamande pourrait imposer sa volonté à une minorité wallonne ; par contre, avec une unité administrative Flandre faisant pendant à une unité ad­ministrative Wallonie l'égalité serait garantie. A cette con­dition, ce n'est pas seulement l'autonomie culturelle qui devient possible, mais aussi l'autonomie administrative des deux communautés populaires dans la plupart des domaines de la vie politique, sans pour cela empêcher qu'existent pouvoir exécutif commun et la fonction de protecteur et d'arbitre du monarque, source de toute autorité. »

Enfin, un autre collaborateur des Allemands, le journaliste Robert Poulet, poussait, aussi, à la roue du fédéralisme, le 12 mai 1941, dans un éditorial du « Nouveau Journal » • « L'échange de blancs-seings auquel ont procédé les co-contractants rexistes et V.N.V. d'avant-hier ne vaut évidem­ment que pour eux-mêmes et leurs mouvements ; mais il ne reflète pas mal la démarche que tous les bons esprits de ce pays sont prêts à faire. « Flamands, décidez vous-mêmes de votre sort » ; « Wallons, choisissez librement votre des­tinée » ; quitte, le lendemain, à s'apercevoir que la logique, que la géographie, que l'économie, que les convenances européennes, que la sensibilité populaire même, sous cer­tains de ses aspects, postulent un « compromis des Bel­ges » sur un terrain, sur un plan, dans un esprit beaucoup plus pareils à ce qu'ils furent, avant 1790 qu'à ce que nous avons connus à partir de 1830. »

 

Le mardi 2 septembre 1941...

 

Pour appuyer la campagne de division des Belges, le V.N.V. organisa, le 2 septembre 1941, une manifestation à Bruxelles. Deux journalistes patriotes MM. Ooms et Delandsheere nous ont laissé une description de ces … festivités :

« Avec la complicité de l'occupant et sous son patronage, s'est déroulée aujourd'hui une manifestation tendant à faire croire que Bruxelles, capitale de l'ensemble du pays, doit être considérée comme un fief flamand.

» Pour le prouver, les chefs V.N.V. avaient fait venir à Bruxelles tous leurs adeptes. Brigades noires, gardes en uniforme, groupes d'hommes, de femmes, d'enfants chantant et dansant se sont dirigés vers la Grand'Place. La Maison Flamande était le centre de cette agitation tumultueuse.

» Une tribune avait été dressée devant l'Hôtel de ville pour recevoir les « autorités ».

» Y ont pris place, avec de nombreux officiers allemands représentant le pouvoir occupant et la Wehrmacht : les fla­mingants les plus notoires comme le secrétaire général Leemans, le commissaire aux prix Beeckman, l'abbé Cyriel Verschaeve flanqué de ses deux collègues au conseil cul­turel, les professeurs Van Roosbroeck et J. Van de Wiele, les gouverneurs Grauls et Lysens ; le Dr Borms ; Elias, Bourgmestre de Gand ; F. Daels ; Van Thillo ; Ernest Van den Berghe ; Edgard Delva ; R. Speleers ; le chef de la Corporation de l'Agriculture Meeuwissen ; Tack, comman­dant la Garde Flamande ; Hendrickx, directeur général de l'Office national du Travail et autres V.N.V. de seconde zone.

» La cérémonie comprenait une partie musicale et une partie oratoire. Le Président général de la Ligue nationale du chant flamand, M. Karel Peeters, s'est attaché à mon­trer comment la conscience nationale trouvait son expression dans le chant. Et il n'a pas manqué de saisir cette occa­sion pour affirmer sa certitude que la ville de Bruxelles finirait par appartenir aux Falmands.

» Le même thème a été développé avec plus de fougue par le sieur Wies Moens qui a dit sa confiance dans cette conquête d'une ville « où avait travaillé Ruysbroeck et où reposaient les cendres de Breughel ».

» Des sonneries de trompettes thébaines, des chants de Tinel et Peter Benoit, des hymnes repris en chœur par la foule figuraient au programme de cette manifestation spec­taculaire. Une compagnie de gardes flamands défila sur la Grand'Place au son d'une marche de Meulemans qui diri­geait l'exécution musicale. »

 

 

Les Flamands qui ne marchent pas...

 

A l'écrasante majorité de 90 % de ses membres, le corps professoral de l'université flamande de Gand adressa aux professeurs de l'Université de Bruxelles, fermée par les nazis, cette émouvante lettre : « Nous considérons les mesures prises contre l'Université libre de Bruxelles comme un aspect de l'intervention directe de l'autorité occupante dans la vie intellectuelle et culturelle de notre pays au mépris du droit des gens. Le sort fait aujourd'hui à Bruxelles sera demain, si nous ne soutenons votre résistance, celui de Louvain. Gand et Liège n'échapperont pas plus aux manœu­vres de l'envahisseur.

» II n'est pas douteux que la nomination des professeurs récusés par vous n'a été qu'un moyen pour tenter de bri­ser la résistance sans cesse grandissante dans notre pays.

» Vous n'ignorez pas que le corps professoral des Uni­versités d'Etat n'a aucune compétence en matière de nomi­nation. Ceci ne nous a pas permis d'adopter une attitude semblable à celle de votre conseil d'administration en ce qui concerne les professeurs récemment nommés par l'en­nemi et encore vis-à-vis de quelques autres, ceux qui depuis l'occupation se sont comportés comme des serviteurs com­plaisants de l'envahisseur.

» En tant que professeurs de l'Université de Gand, liés à notre peuple par notre milieu et par nos contacts avec les étudiants, nous pouvons vous donner l'assurance que la majorité écrasante des Flamands ainsi que la grande majo­rité des professeurs de Gand est, de te façon la plus for­melle, adversaire de l'attitude à la Ouislirig de la minorité dont une infime partie par conviction, mais la plus grande partie pour des raisons de bas intérêt, vont instaurer l'Ordre Nouveau.

» Aujourd'hui, comme par le passé, l'autorité occupante veut provoquer la division de notre pays afin de mettre notre peuple au service de sa propre conquête de la suprématie mondiale. Ces desseins doivent être déjoués.

» Votre résistance a créé, parmi nous, une meilleure com­préhension. Cette compréhension réciproque qui existe à Gand, nous souhaitons la renforcer par une meilleure com­préhension entre Gand et Bruxelles, non sans insister sur l'immense intérêt qu'il y aurait à englober nos collègues de Louvain et de Liège. L'union de nos quatre universités apparaîtrait indiscutablement aux yeux de toute la population de notre pays dressée contre l'occupant comme un symbo­le... Votre résistance cessera d'avoir un caractère local pour prendre un caractère national. Nous comprenons mieux, de jour en jour, que la libération de notre pays ne dépend pas uniquement de la force des armées extérieures à nos fron­tières, mais dépend également de notre propre action et du soutien que nous apportons dans ses formes les plus diver­ses, à la résistance de tout le pays. Vous avez donné l'exemple de la volonté de lutte, chers Collègues, et c'est dans cet esprit que nous voulons, dans l'avenir, nous trouver à vos côtés et vous assister de toutes les forces dont nous disposons. »

Quant au fameux professeur Daels, i! publiait, le 12 juil­let 1943, une « Lettre ouverte à l'autorité allemande » qui en disait long sur ses déceptions de nationaliste flamand mais qui jetait, aussi, un jour plutôt cru sur les véritables buts des nazis et de leur propagande dans l'armée belge, par le truchement du V.N.V., dès 1939 : « Ce qui a vexé toute­fois le plus les Flamands germaniques et de sentiment national, ce qui a ébranlé le plus fort leur confiance, est la politique à double sens, qui, sur le terrain proprement natio­nal, a été pratiquée par l'Allemagne en Flandre. Des milliers de jeunes gens de Flandre qui servaient en tant que soldats dans l'armée belge pendant les journées de guerre ont accordé pleine et entière confiance à la propagande alle­mande qui était faite par-dessus la ligne de feu, par radio et affiches et incitait les soldats flamands au sabotage et à la désertion avec l'assurance que les Allemands ne faisaient pas la guerre aux Flamands mais avec la Flandre pour lui apporter sa libération.

» Les Allemands devraient savoir qu'ils doivent en grande partie leur succès rapide à l'Ouest à l'action démoralisante que les soldats nationaux-flamands ont exercée dans l'armée belge d'une façon consciente et décidée, au risque de leur vie.

» Des promesses faites en pareilles circonstances ne peu­vent être rompues sans se déshonorer soi-même profon­dément. Bien vite il a été pratiqué en Flandre par certains milieux allemands influents une politique de division. On se présentait comme libérateurs du peuple flamand tandis qu'on maintenait en minorité les forces politiques saines de ce peuple. On défendait de parler de réformes de l'Etat et on créait la S.S. qui, de quelque manière et en quelque sorte, est une préfiguration de l'ordre des choses à venir et un reniement de notre indépendance en tant que peuple. En effet, la S.S. c'est le cheval de Troie. Que l'on ait dû faire appel pour ceci à des déséquilibrés, tel Lagrou ; un caporal, tel François ; un homme entièrement démuni de doctrine tel De Langhe ; un inconstant, tel Van Hulze, est également une indication de la signification d'une politique dite de « Fingerspitzengefühl » qui ne nous a pas échappé.

« La naïveté des Allemands est grande, mais qu'elle soit si grande de penser pouvoir gagner un peuple à l'aide d'un groupe de propagandistes tels que les S.S. actuels, dépasse toute imagination ! Pensent-ils vraiment que les Flamands n'ont pas de mémoire et ne savent, par conséquent, point se rappeler, après un an ou deux, de quels milieux la plu­part des S.S. sortent ? Quel sombre passé pèse sur eux ! « Notre honneur est fidélité » est la devise des S.S. Tous les S.S. flamands ont renié d'une façon éhontée les idéaux qu'ils servaient jusqu'au 10 mai 1940 ou qu'ils prétendaient, du moins, servir. Le peuple flamand est, quoi qu'on puisse dire, un peuple propre. Seuls les honnêtes gens ont des chances de gagner la confiance de ce peuple. »

 

 

Que conclure ?

 

De même qu'en 1914-1918, les menées séparatistes ou fédé­ralistes des Allemands échouèrent lamentablement en 1940-1944. Mais on ne peut que s'indigner de voir ces thèmes de propagande repris, aujourd'hui, par des gens qui oublient combien ces slogans furent profitables à nos enne­mis d'hier et d'avant-hier.

En tout cas, l'actuel vocabulaire fait de termes tels que « communauté flamande » ou « communauté wallonne », « droit du sol », « Autonomie administrative » bref, toute cette terminologie provient, directement, du programme allemand de séparatisme établi en 1914-1918 et poursuivi en 1940-1944.

Et même, ce fameux « compromis des Belges » dont d'aucuns se gargarisent sans cesse, fut lancé par le jour­naliste collaborationniste Robert Poulet, dans « Le Nouveau Journal » du 12 mai 1942 avec l'accord de la Propaganda Abteilung, bien entendu !

Aux vrais Belges, tant Flamands que Wallons, de tirer, eux-mêmes, les conclusions !

 

Jo Gérard.

22:50 Écrit par Johan Viroux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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